Les 6 colorants de Southampton et l'hyperactivite

Les additifs alimentaires colorants font l'objet d'une surveillance scientifique et réglementaire étroite en Europe. En 2007, une étude britannique publiée dans The Lancet a relancé le débat sur le lien entre certains colorants synthétiques et l'hyperactivité chez l'enfant, aboutissant à des mesures réglementaires sans précédent au niveau européen. Ces six colorants, désormais connus sous le nom de 'colorants de Southampton', sont encore présents dans de nombreux produits alimentaires courants. Comprendre les preuves scientifiques et les obligations d'étiquetage permet aux parents et aux consommateurs de faire des choix éclairés.

L'étude McCann 2007 : protocole et résultats

L'étude de McCann et al., publiée en septembre 2007 dans la revue The Lancet (doi:10.1016/S0140-6736(07)61306-3), constitue la référence scientifique centrale sur ce sujet. Il s'agissait d'un essai clinique randomisé, en double aveugle et contrôlé par placebo, mené par l'Université de Southampton au Royaume-Uni. Les chercheurs ont recruté 153 enfants de 3 ans et 144 enfants de 8-9 ans, tous issus de la population générale et non préalablement diagnostiqués hyperactifs. Les enfants consommaient alternativement deux mélanges de colorants (Mix A et Mix B) et un placebo sous forme de jus de fruits, sans que parents, enseignants ni évaluateurs sachent ce qu'ils ingéraient. Le Mix A contenait de la tartrazine (E102), du jaune orange S (E110), de la carmoisine (E122) et du rouge allura (E129), associés au benzoate de sodium (conservateur E211). Le Mix B contenait le jaune de quinoléine (E104), le jaune orange S (E110), la carmoisine (E122) et le ponceau 4R (E124), également associés au benzoate de sodium. Les résultats ont montré une augmentation statistiquement significative des comportements hyperactifs dans les deux groupes d'âge lors de la consommation des mélanges de colorants, mesurée par une échelle composite d'hyperactivité. Les auteurs ont conclu à un effet néfaste de ces mélanges sur l'activité et l'attention des enfants, bien que la taille de l'effet soit modérée et que l'étude n'ait pas permis d'isoler la contribution de chaque colorant individuellement ni de distinguer l'effet des colorants de celui du benzoate de sodium.

Les six colorants de Southampton : profil de chacun

La tartrazine (E102) est un colorant azoïque jaune-orangé synthétique, largement utilisé dans les boissons, confiseries et médicaments. Elle est connue de longue date pour provoquer des réactions allergiques chez les personnes sensibles à l'aspirine. Le jaune de quinoléine (E104) est un colorant jaune-verdâtre utilisé notamment dans les boissons gazeuses et les confiseries ; il est interdit aux États-Unis mais autorisé en UE. Le jaune orange S (E110), également azoïque, donne une teinte orangée et se retrouve dans les jus de fruits industriels, les apéritifs et certaines sauces. La carmoisine (E122) est un colorant rouge-cerise utilisé dans les confiseries, gelées et sirops ; elle est interdite dans plusieurs pays hors UE. Le ponceau 4R (E124) est un rouge cochenille synthétique présent dans les saucisses, le saumon fumé industriel et les desserts. Le rouge allura (E129), colorant rouge vif, est l'un des plus répandus dans les bonbons, sodas et produits de snacking ; il est interdit au Danemark, en Belgique et en Suisse. Tous six sont des colorants azoïques synthétiques (sauf E104), dont la métabolisation intestinale peut produire des amines aromatiques, ce qui justifie leur surveillance continue par les autorités sanitaires.

La réaction de l'EFSA : DJA maintenues mais avertissement obligatoire

Suite à la publication de l'étude McCann, l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a été saisie pour réévaluer ces six colorants. Dans son avis publié en mars 2008 (EFSA Journal, 2008;660:1-54), le panel scientifique ANS de l'EFSA a estimé que les résultats de l'étude de Southampton ne permettaient pas de conclure à un lien de causalité établi entre ces colorants et l'hyperactivité, notamment en raison de l'impossibilité d'isoler l'effet des colorants de celui du benzoate de sodium et de la taille modeste des effets observés. En conséquence, l'EFSA a maintenu les doses journalières admissibles (DJA) déjà fixées pour ces substances : par exemple, 7,5 mg/kg de poids corporel/jour pour E102, 0,5 mg/kg pour E104, 2,5 mg/kg pour E110, 4 mg/kg pour E122, 0,7 mg/kg pour E124 et 7 mg/kg pour E129. Néanmoins, l'EFSA a reconnu que les données suggéraient un effet possible sur le comportement de certains enfants et a recommandé des études complémentaires. Cette position de prudence scientifique a conduit le législateur européen à agir sur le plan de l'information du consommateur plutôt que sur celui de l'interdiction.

L'étiquetage obligatoire en Union européenne depuis 2010

Sur la base des recommandations de l'EFSA et du principe de précaution, la Commission européenne a introduit une obligation d'étiquetage spécifique via le règlement (CE) n°1333/2008 relatif aux additifs alimentaires, entré en application le 20 janvier 2010. Tout produit alimentaire contenant l'un ou plusieurs de ces six colorants doit obligatoirement porter la mention suivante sur son étiquette : 'peut avoir des effets indésirables sur l'activité et l'attention chez les enfants'. Cette mention doit apparaître clairement, accompagnée du nom ou du numéro E du colorant concerné. Il s'agit d'une mesure d'information et non d'interdiction, ce qui distingue l'approche européenne de celle de certains pays tiers. Au Royaume-Uni, avant le Brexit, cette réglementation avait conduit plusieurs grandes enseignes et fabricants (dont Nestlé, Mars et Sainsbury's) à reformuler volontairement leurs produits pour remplacer ces colorants par des alternatives naturelles. La France applique cette réglementation via la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF), qui veille au respect de l'étiquetage sur le marché national (source : DGCCRF, fiches réglementaires additifs alimentaires).

Dans quels produits trouve-t-on encore ces colorants ?

Malgré les obligations d'étiquetage, ces six colorants restent présents dans de nombreux produits alimentaires commercialisés en France et en Europe. On les retrouve fréquemment dans les confiseries et bonbons industriels (oursons, dragées, réglisses colorées, sucettes), les sodas et boissons aux fruits aromatisées, notamment celles de couleur orange, rouge ou jaune vif. Certaines sauces industrielles (ketchups, sauces cocktail, sauces apéritives) peuvent contenir E124 ou E129. Les produits de charcuterie industrielle utilisent parfois le ponceau 4R (E124) pour raviver la couleur du saumon fumé ou de certaines saucisses. Les desserts lactés aromatisés aux fruits rouges, les gélatines et les céréales de petit-déjeuner sucrées destinées aux enfants en contiennent également. Les médicaments à usage pédiatrique sous forme de sirop peuvent aussi contenir de la tartrazine (E102) ou du rouge allura (E129) comme colorants, bien que les autorités sanitaires encouragent leur suppression dans ce contexte. La lecture systématique de la liste des ingrédients et la vigilance face aux mentions 'peut avoir des effets indésirables sur l'activité et l'attention chez les enfants' restent les meilleurs outils pour les consommateurs.

Les alternatives naturelles aux colorants synthétiques

Face aux inquiétudes soulevées par les colorants de Southampton, de nombreux fabricants ont développé des formulations utilisant des colorants d'origine naturelle, reconnus comme technologiquement efficaces et présentant un profil de sécurité plus favorable. La betterave rouge (E162, bétalaïne) remplace avantageusement la carmoisine et le ponceau 4R pour les teintes roses à rouges dans les confiseries, yaourts et smoothies. Le curcuma (E100, curcumine) offre une teinte jaune-orangée naturelle en substitution de la tartrazine (E102) et du jaune orange S (E110), avec en outre des propriétés anti-inflammatoires documentées dans la littérature scientifique. L'extrait de paprika (E160c, capsanthine) permet d'obtenir des oranges intenses pour les sauces, snacks et fromages. L'extrait de carotte (bêta-carotène, E160a) remplace le jaune de quinoléine (E104) dans les boissons et produits laitiers. L'anthocyane (E163), extraite de la peau de raisin, de la chou rouge ou du sureau, constitue une alternative aux rouges synthétiques. Ces colorants naturels présentent toutefois des défis technologiques : moindre stabilité à la chaleur, à la lumière et aux variations de pH, ce qui explique que certains industriels maintiennent l'usage des colorants synthétiques pour des raisons de coût et de durée de vie du produit. L'ANSES rappelle que le statut 'naturel' ne garantit pas l'absence de tout risque allergique, certains colorants naturels pouvant également provoquer des réactions chez des individus sensibles (ANSES, avis relatifs aux additifs alimentaires, 2019).

En résumé

L'étude de McCann et les mesures réglementaires européennes qui en ont découlé illustrent comment la science peut alimenter des décisions de santé publique pragmatiques, même en l'absence de certitude causale absolue. Pour les parents souhaitant limiter l'exposition de leurs enfants à ces six colorants, le réflexe le plus efficace est de lire systématiquement la liste des ingrédients et de repérer la mention d'avertissement obligatoire, tout en privilégiant les produits reformulés avec des colorants naturels ou sans colorants ajoutés.

Questions fréquentes

  • Non, ils ne sont pas interdits en France ni dans l'Union européenne. Depuis 2010, tout produit les contenant doit obligatoirement porter la mention 'peut avoir des effets indésirables sur l'activité et l'attention chez les enfants', conformément au règlement (CE) n°1333/2008. Certains pays comme le Danemark ont interdit certains de ces colorants sur leur territoire.

  • Non. L'étude McCann (The Lancet, 2007) a montré une association statistique entre la consommation des mélanges testés et une augmentation des comportements hyperactifs dans la population générale d'enfants, mais elle ne prouve pas un lien causal avec le trouble déficit de l'attention avec hyperactivité (TDAH) diagnostiqué cliniquement. De plus, les mélanges testés contenaient aussi du benzoate de sodium (E211), ce qui rend difficile l'attribution de l'effet aux seuls colorants.

  • L'ANSES et plusieurs sociétés de pédiatrie européennes recommandent la prudence et suggèrent que les enfants présentant des troubles du comportement ou diagnostiqués TDAH évitent autant que possible ces six colorants. Une consultation avec un pédiatre ou un nutritionniste est conseillée avant toute décision diététique importante.

  • Cherchez dans la liste des ingrédients les codes E102, E104, E110, E122, E124 et E129, ou leurs noms complets (tartrazine, jaune de quinoléine, jaune orange S, carmoisine, ponceau 4R, rouge allura AC). La présence d'un ou plusieurs de ces colorants doit obligatoirement s'accompagner de la mention d'avertissement réglementaire.

  • Non nécessairement. Certains colorants naturels comme la cochenille (E120) ou les anthocyanes peuvent provoquer des réactions allergiques chez des personnes sensibles. Le statut 'naturel' ne signifie pas l'absence de tout risque. L'ANSES recommande d'évaluer les additifs alimentaires, qu'ils soient d'origine naturelle ou synthétique, sur la base de leurs profils toxicologiques individuels.